CARLOTTA IKEDA

Et c'est alors que le miracle a lieu. Dans la danse de Carlotta Ikeda, chaque instant danse, même lorsque dans Zarathoustra, qu'elle reprend vingt-cinq ans après sa création, à plus de soixante ans, elle vient offrir à deux reprises sa présence hiératique, à la fois minimale et immense, vigie silencieuse d'un monde grouillant de sauvagerie dont un choeur de furies a préalablement scandé le chaos. Tout l'art de Carlotta Ikeda, se dit-on alors, a toujours tenu dans cet intense recueillement où l'invisible du monde prend forme et éclot dans le mystère d'un corps.

Paradoxe de la danse : ce qu'elle donne à voir n'est pas le tout de sa présence. L'espace, fut-ce celui d'un solo, est « peuplé de partenaires invisibles », notait Mary Wigman, pionnière de la danse moderne en Europe. C'est en surprenant, réveillée par une insomnie, son visage défait dans un miroir, qu'elle eut l'idée de créer en 1913 Hexentanz (Danse de la sorcière) : pour rencontrer la sorcière qui veillait en elle et qu'elle ne connaissait pas. Dans un entretien en 1987, Carlotta Ikeda confiait une quête similaire :

« Quand je danse, il y a deux « moi » qui cohabitent : l'un qui ne se contrôle plus, en état de transe, et l'autre qui regarde avec lucidité le premier. Parfois ces deux « moi » coïncident et engendrent une sorte de folie blanche, proche de l'extase. C'est cet état que doit chercher le danseur de Buto. Je danse pour ce moment privilégié ».

Ariadone, nom de la compagnie qu’a créée Carlotta Ikeda en 1974, désigne ce fil d’Ariane que suit Carlotta Ikeda d’un spectacle à l’autre. Forcément, les jeux de miroirs y sont fréquents, non comme renvois d’images, mais comme traversées des apparences : qu’y a t-il de l’autre côté du miroir ? Un paradis perdu ? Ce Dernier Eden avec lequel Carlotta Ikeda a fait, en compagnie de Ko Murobushi, sa première tournée européenne, en 1978 ?

On ne peut pas, je crois, photographier ni même filmer la chair de la danse, cette constante métamorphose d’états en mouvement. Dans son apparente étrangeté, le Butô est certes photogénique : gros plans de visages grimaçants, postures grotesques, corps blanchis, peuvent aisément constituer une collection de difformités exotiques et inquiétantes. Ce sont, d’une certaine manière, des clichés rassurants. Les photographies de Laurencine Lot dessinent un tout autre paysage. Elles savent faire preuve d’humilité, tenir la juste distance vis-à-vis de l’objet de la danse, ne pas étouffer son espace. Dans l’ombre, elle a suivi Carlotta Ikeda à chaque étape de son fil d’Ariane. Zarathoustra, Utt, Himè,Chii Saako, Blackgreywhite, Waiting, Haru no Saiten, défilent dans ces pages comme autant de séquences d’un long voyage initiatique. Celui d’une artiste d’exception, pour qui la danse est un lieu d’être, intime et universel. »

Jean-Marc Adolphe